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youyou

Il s’appelait Louis. Personne ne lui disait Louis. C’était Youyou. Je crois que ça a dû débuter par une sœur qui mâchouillait ses mots entre deux bonbons et son petit pouce. Youyou, je m’en souviens, surtout du nom, d’une vague forme et de bien d’autres choses. Son visage a disparu, c’est loin; c’est un autre monde, une autre vie, un espace dans lequel je suis aussi perdue qu’il l’est à jamais.

Youyou était plus âgé, pas de beaucoup, probablement une année simplement, mais c’était de ces gars de la campagne, qui passaient le temps à la dure, été comme hiver, avec des parents qui songeaient que moins leurs enfants en sauraient, mieux ils se porteraient et mieux surtout ils en feraient usage. Le père était un paysan pauvre et féroce dans lequel nichait une terrible méfiance face à ce qui est nouveau et tout ce qui sortait des livres. Maintenant, je crois comprendre comment une fierté peut parfois vous faire rejeter tout ce qui pourrait vous sortir de la misère, juste pour crier que même absurde, ignorante et pauvre, votre vie vaut encore la peine. Le père de Youyou était un homme sombre, acariâtre et dont les vitupérations et les affreux coups de gueule tourmentaient régulièrement mes oreilles et celle de mon voisinage. Il haïssait avec force et fourche. Une lutte de lui contre tout le reste du monde et dont il sortait toujours vaincu en rentrant chez lui et en claquant immensément la porte à la barbe de la société. Une lourde, en chêne massif qui aboyait pire qu’un molosse.

Ces exploits de rage me faisaient frissonner. Le sens du drame, cette manière de météorologie de l’âme, un orage de sang et les nuages de farouches disputes qui secouaient les environs, tout cela me plaisait assez.

Les fils de cet homme étaient obtus pareil, butés, le front court et la coupe au bol, élevés au grain charbonneux. Mais ils étaient plus grands que moi et je n’étais pour eux vraiment personne. Pour Youyou, ce n’était pas la même chose. Il devait encore apprendre à nourrir sa haine, devait encore prospérer, consolider l’acquis de base. Peut-être avait-il un peu de mal à se laisser séduire par les projets exclusifs de son affreux paternel ? Il fallait tester pour savoir.

J’étais de la bonne dimension, de la juste mesure, plus petite, plus fragile, plus malléable. Pour toutes sortes de raisons que je peux imaginer maintenant, j’étais un idéal terrain d’exercice, la vivante boîte du petit chimiste : j’étais le brouillon parfait sur lequel tenter de comprendre.

Youyou jouait volontiers, d’autant plus que je jouais volontiers moi aussi. J’aimais être dehors, prendre le vent, la terre, les odeurs, même celles de cette campagne dont on dit qu’elle pue. Le voisin, tel qu’il était dedans, ne pouvait guère nous montrer autre chose qu’un terrain crotteux tous les jours de l’an. Le devant de la ferme se cachait un peu derrière des pots de géraniums. Derrière, c’était un vrai torchis de pays. Qu’importait ! Youyou était là et m’amuser un peu avec lui, c’était découvrir des choses que je n’avais pas.

Comment cela débuta-t-il ? Je ne me souviens pas, mais il a dû lui apparaitre ce jour-là que le moment était propice à tenter de répondre aux incitations sales et hargneuses de son père. Il était paysan et je simulais son bétail. Il me guida donc dans la soupente de la remise où vivotaient leurs poules et leurs lapins. Je le suivis. J’étais petite. Il m’ordonna alors d’entrer dans un des clapiers, une verge de vacher à la main. Ce que je fis bien sûr, jouant mon rôle de bestiole sans voix. Puis, il referma le grillage d’un loquet de bois et partit.

Ce fut long, très. C’est l’inquiétude de mes parents qui me permit de réintégrer mon corps d’Alice de retour du pays des lapins. Youyou m’avait- il réellement oubliée, comme la tempête qui se déchaîna ce jour entre les murs de nos maisons semblait le tonitruer ? Les adultes se balançaient des choses étonnantes, j’enrichissais mon vocabulaire. Youyou rimait avec voyou…

Quant à ce dernier, tandis qu’en des hauteurs on se mésestimait avec fracas, il se tenait debout près de son père tout en me regardant d’une étrange façon, une sorte de fierté bienheureuse d’avoir enfin rejoint sa famille, d’avoir passé avec succès l’initiation nécessaire et même désirée…

Je ne me souviens plus de ses traits avec précision, plus de sa voix. C’était un petit garçon, avec des pantalons de toile grossière et une chemise claire, qui retroussait ses manches comme son père et se baladait, comme lui aussi, toujours avec un bâton.

Texte et dessin : Anna Jouy