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Brunissss

« Il arrive ! »

Son apparition n’engendrait jamais le silence mais une sorte de crainte des paroles, confisquées aussitôt. On ressentait un affaissement général ; la classe s’effaçait pour lui laisser cette place qu’il se taillait en entrant. Il franchissait la porte de ce pas identique, calme, chaloupé qui le conduisait partout. Rien n’aurait pu infléchir son allure. Il n’avait rien à prouver à personne. On savait que sa serviette s’était balancée de cette façon-là, d’une classe à la suivante, à la suivante, à la suivante encore et que c’était à notre tour de la voir atterrir sur le grand pupitre. Il n’avait rien de particulièrement distingué, rien de spécialement alarmant non plus, mais ce professeur inspirait une sorte d’admiration empreinte de méfiance. Les gars se questionnaient sur le comment un footeux comme lui pouvait être prof de littérature et les filles se demandaient sûrement le contraire. Mais tout le monde l’attendait.

Lui, était petit. Enfin, il devait être plus grand que moi mais je ne sais pas pourquoi, il me reste en tête juste une allure râblée, une corpulence ramassée, toute entre le torse et les godasses, luisantes encaustiquées. Son personnage prêtait à commentaires, à surnom. On aiguisait très vite son patronyme, pour en faire siffler le cœur. «  Brunisssssss arrive ! » Le reste de son identité n’existait plus pour personne.

Très noir et sombre le bonhomme, une tignasse raide et abondante qu’il tirait en arrière d’un lent mouvement, ponctuant ainsi ses diatribes à tour de bras. Gestuelle grandiloquente du discours. La main sortait de la poche de son costard gris satiné et remettait en place le crin dur de son crâne. Il marchait. C’était un enseignant qui avait la tourne. On devait sans doute grâce à ça rester en éveil et le suivre dans ses déambulations. Je voyais l’arc douvé de ses guiboles prendre le virage de l’allée une et emmancher la suivante. Procession professorale.

De lui, je retiens ça bien sûr, et puis cette sorte de mépris qu’il pouvait faire surgir parfois entre ses lèvres, ce mépris d’autant plus cinglant peut-être qu’il avait un bec de lièvre et que l’entier de sa gueule de rapace se rassemblait là, comme en un point crucial. Cette bouche, proférant des oracles, des oraisons admiratives, des démolitions irrémédiables, cette bouche, manifestait parfois une jouissance surprenante à nous lire un poème ! La passion qu’il éprouvait pour certains textes ressemblait à une sorte de vengeance. « Ma difformité me met du côté des poètes puisque vous, bande de nabots, vous n’y comprenez rien et vous en moquez autant que de moi-même. »

Oui, soudain, le regard s’arrondissait, les sourcils relevés. Il fixait quelque chose que je ne pouvais pas voir mais que je voulais intensément attraper cependant. Il se mettait, de sa voix faussée, à scander des vers en arpentant les grincements du vieux parquet. Il nous oubliait alors largement; je le sentais tout seul sur un terrain inconnu. Il se fichait pas mal de nous; à nous de le suivre ou pas dans le mouvement des mots ! Rimbaud avançait en attaquant, enfonçant les crampons de ses semelles de vent dans le terrain glaiseux. Lui derrière semblait percevoir toutes ses stratégies de grand joueur. Je le voyais dribbler dans les images, remonter les lignes de défense. Il partait à l’assaut, fixant le but. La tension montait, le verbe roulait devant lui, il évitait tous les pièges. Il faisait se dresser la foule qui était en moi et je pouvais reprendre presque chaque son comme si cela pouvait l’aider à marquer. « Bruniss.. »  exalté, terminait en levant les bras. Goal !!

On s’étonnait. Le marqueur de génie s’appelait Baudelaire. C’était un athlète inconnu dans les ligues de nos champions. Le professeur ricanait un brin et puis d’un doigt, il pointait sur les bancs de touche et nous foutait à l’entrainement.

Texte et dessin : Anna Jouy